dimanche 22 mars 2009
Les survivants de l'open-space : cadres et consultants
Ce court article continue le commentaire de l’ouvrage « L’Open Space m’a tuer » en évoquant les incompréhensions liées au statut de cadre et au titre de « consultant ».
Les entreprises françaises utilisent une classification en trois niveaux : cadres, agents de maîtrise et simples employés et ouvriers. Cette classification a pour origine les catégories de personnelles de l’armée : militaires du rang, sous-officier et officiers. Le parallèle avec l’armée est intéressant : les trois catégories dépendent principalement du niveau d’études : BAC+5 pour un officier, BAC+2 pour un sous-officier, Il est possible de passer d’une catégorie à l’autre par formation « interne » pour les plus méritants. On a l’image d’un officier comme le classique « chef de section » dirigeant ses 30 hommes dans un régiment, mais beaucoup d’officiers sont aussi des spécialistes, comme les pilots de chasse. Les états-majors comprennent de nombreux colonels qui ne dirigent souvent que leur imprimante et leur bureau, mais ont par contre des responsabilités administratives complexes.
La situation est la même dans les entreprises, où l’on a l’image populaire du cadre dirigeant sa ligne d’assemblage. En réalité, en particulier dans les sièges des sociétés, la plupart des salariés auront le statut de « cadre » qui est directement lié à leur niveau d’étude, sans pour autant encadrer de grosses équipes. Très naturellement, les sociétés de conseil qui embauchent massivement des BAC+5 leur donnent le statut cadre, en reconnaissance de leurs diplômes. La plupart du temps, ces cadres ont peu de responsabilités d’encadrement, mais interviennent par contre sur des sujets très techniques. Ils seront aussi jugés au résultat, une caractéristique du très flou « statut cadre ». Il n’y a là rien de choquant.
De même, le nom de consultant est mal compris. Il désigne parfois des experts de haut niveau, typiquement des personnes d’une cinquantaine d’années avec une grande expérience et un vrai goût pour la réflexion, qui peuvent être les conseillers des hommes politiques ou des présidents d’entreprise. Des noms comme Jacques Attali ou Alain Minc viennent à l’esprit parmi les gens connus du grand public.
Toutefois, cette image est en décalage avec la réalité du consultant de société de services, qui revient d’ailleurs beaucoup moins cher que les « stars » mentionnés ci-dessus. Nous parlons ici de jeunes diplômés, souvent des ingénieurs, qui interviennent pour une période ponctuelle, souvent dans des rôles proches de l’interim, c'est-à-dire la mise à disposition temporaire chez un client. Ils ne sont pas forcément des experts des sujets sur lesquels ils travaillent, mais sont capable d’apprendre rapidement, et d’être raisonnablement efficaces pendant la durée de la mission, souvent au prix d’un travail important. Ils auront aussi souvent une bonne méthodologie et parfois, mais pas toujours, une expérience similaire dans une autre entreprise. Cela leur permettra de réussir raisonnablement la mission demandée.
Evidemment, ils ne pourront être aussi compétents que l’expert interne du sujet dans l’entreprise cliente, mais ce dernier n’est souvent pas disponible, et il n’aura pas forcément non plus la volonté d’effectuer la mission, surtout si elle est inconfortable. Cette réalité est parfois mal compris des entreprises clientes, d’autant que les taux journaliers des consultants apparaissent souvent élevés (par exemple 750 € / jours) quand on la compare aux salaires nets des ingénieurs (typiquement 200 € par jour pour un ingénieur expérimenté). C’est comparer deux chiffres différents, et oublier que charges sociales (qui n'apparaissent pas toutes sur la fiche de paie), vacances, RTT, formations, infrastructures techniques et coût de « management » aboutissent à un prix de revient proche de celui du taux des consultants même pour les employés de l’entreprise cliente. Il est même fréquent qu’un consultant d’une petite société de conseil revienne moins cher pour un grand groupe traditionnel que ses propres employés, le consultant disposant souvent d’avantages sociaux et d’une infrastructure plus limités.
Il y a toutefois certainement une tendance à l’exagération qui provoque des attentes disproportionnées et des frustrations. Certaines sociétés de conseil donnent en effet un statut de cadre dirigeant à des employés de moins de 30 ans, alors que ceux-ci ne dirigeront au mieux qu’une dizaine de personnes, et cela augmente probablement plus leur ego que leur capacité. Des sociétés de conseils auront tendance à exagérer leur « magic touch » pour vendre leurs ressources et justifier leurs marges, qui sont peut-être dans certains cas excessives. Mais comme dans tous les domaines, il n’est pas non plus interdit aux jeunes diplômés (et aux clients) d’être lucides, comme je le suis quand un vendeur de tapis me décrit l’affaire du siècle. Si les jeunes diplômés croient être à 25 ans des experts avec une « patte magique » qui leur permet de travailler uniquement sur les problèmes stratégiques des entreprises avec leurs dirigeants, et s’ils pensent être attendus comme le messie, ils vont au devant de grosses désillusions.
Note: Les clichés illustrant ces articles ont été choisi uniquement pour leur esthétique. Je n’ai travaillé dans aucun des immeubles figurant sur ces clichés et les conseils ou récits donnés dans l’article ne sont donc pas basés sur des sociétés domiciliées dans ces immeubles.
Publié par
Uchimizu
à l'adresse
05:24
Libellés : Entreprise, France
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5 commentaires:
Bonjour,
Votre article est intéressant et généralise bien ce que vivent de nombreux jeunes comme moi.
Toutefois je souhaite revenir sur votre phrase:
"salaires nets des ingénieurs (typiquement 200 € par jour)".
Le salaire net d'un ingénieur consultant est bien plus faible que cela. Par exemple, je suis ingénieur cadre (Bac+5), je travaille pour une grande Société de Service en Ingéniérie depuis 18 mois, c'est ma première expérience professionnelle, je n'encadre personne (tous les BAC+5 de cette entreprise ont le statut cadre), et je gagne environ 95-100 euros nets par jour.
Je suis donc surprise que vous indiquiez 200 euros nets par jour.
Par ailleurs, il est évident que je suis vendue moins cher au client que ce que coûte ses propres salariés, mais mon salaire est dans la moyenne, et donc je n'aurai pas mieux (et c'est pas faute de ne pas avoir demandé). Je me pose depuis peu la question de la reconnaissance de mon travail quand on sait cela. Et vous, qu'en pensez-vous ?
Bonjour et merci pour votre blog que je lis régulièrement avec attention !
L'entreprise, c'est avant tout pour moi un magnifique terrain de jeu ; on peut comme dirait l'autre se télescoper les organes avec ses collègues (beaucoup sont charmant(e)s ! allez 70% au moins, toujours) et s'amuser beaucoup comme au théâtre en regardant les intrigues des autres, on peut aussi savourer l'efficacité de son propre jeu d'acteur (livre de chevet : les paradoxes sur le comédien de Diderot), détourner les fonctions et le matériel (pacifiquement bien sûr !) - bref retrouver un certain esprit d'enfance dans les brêches de la rigidité utilitariste qui semble là pour être transgressée (pacifiquement encore) ! Et en plus on gagne de l'argent !
Vive l'entreprise ! Vive l'amour et vive le jeu ! Vive la poésie sur le lieu de travail !
Au fait, connaissez-vous "Bonjour paresse" de Corinne Maier ? Des défauts, mais plein de bonnes idées pour repoétiser l'entreprise !
Ah et puis bien sûr : Playtime de Tati qui donne toujours le "la" en cas de panne d'inspiration !
A bientôt et bonne continuation pour vos articles bien documentés et bien écrits !
Bonjour Anonyme,
200 Euros nets par mois est effectivement un salaire d'ingénieur avec une certaine expérience (suivant les profils entre 5 et 15 ans), et souvent une responsabilité de "chef de projet" à Paris. Le texte de l'article était sans doute ambigu sur cela.
En Province, les chiffres sont moins élevés, et les salaires de débutant sont évidemment plus faibles.
Je pense qu'il existe une certaine sous-valorisation des métiers techniques (dont les ingénieurs) en France, que je l'espère sera corrigée par la crise.
Toutefois, et il faut aussi être honnête là-dessus, l'expérience compte beaucoup. J'ai entre 5 et 10 ans d'expérience, et je considère que je commence seulement à comprendre certains problèmes. Je crois qu'il faut aussi être patient.
Enfin, on peut aussi regarder vers le bas: de nombreux ingénieurs aussi bien formés que vous ou moi gagnent environ 1000 Euros par mois en Inde et dans les autres pays émergents.
Bonjour Bébo,
merci pour votre commentaire. Je ne partage pas forcément votre vision purement cynique de l'entreprise. Dans une maison qui tourne bien, il y a certes des courtisans qui font de la politique, mais c'est toujours au dépend de ceux qui, derrière, pédalent et rament pour que l'entreprise avance.
Sans être dupe, je préfère nettement faire partie de et fréquenter le second groupe.
Bonjour Uchimizu,
J'arrive sur ton blog par celui de David sur lequel tu as laissé un commentaire.
Hier dans le métro, quelqu'un lisait "l'open space m'a tuer" et je tombe sur ton article ce matin !
Pas le temps de le lire en détail mais je reviens, ça m'intéresse ... à bientôt !
CaRoLiNe
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