Parmi les débats politiques avec lesquels la France a occupé son automne 2008, l’ouverture dominicale des magasins est d’importance mineure. On ne parle pas du futur de notre planète comme lors des débats sur le réchauffement climatique, il ne s’agit pas de la survie économique de notre pays dans la crise financière, des opportunités données aux jeunes à travers le système éducatif, ou de la qualité et des coûts des soins apportés aux malades. Par les bénéfices qu’il procure ou les servitudes qu’il impose, le travail dominical n’est qu’un ajustement mineur de notre mode de vie.
Dans tous les pays modernes, une partie important de la population active doit déjà travailler le dimanche. Il s’agit des services de secours, des réseaux de transports, du tourisme, et de certaines industries utilisant du matériel coûteux. Toutes les activités nécessitant une intervention urgente, des dépannages électriques aux pompiers, doit évidemment être opérationnelle le dimanche. Les arrêts cardiaques et les incendies arrivent évidemment aussi le « jour du seigneur », la présence de ces services de secours est évidemment indispensable. Les hôpitaux, les centrales électriques, les usines de traitement de l’eau doivent également rester ouvert ce jour-là. Tous les pays permettent aussi de se déplacer le dimanche, ce qui impose au secteur du transport de travailler, des pilotes de ligne aux préposés de péage d’autoroute. Le secteur du tourisme est le plus actif quand la majorité de la population ne travaille pas, ce qui lui impose évidemment de travailler le dimanche : cela concerne les hôtels, les restaurants, les musées, les cafés, les magasins en zone touristique (boutique de souvenirs), et les équipements touristiques, des parcs d’attraction aux stations de ski. Certaines industries mobilisent des équipements très coûteux, des chaînes de montages ou des hauts fourneaux par exemple. Il est beaucoup plus rentable d’utiliser ces équipements en permanence, et il n’est parfois pas possible d’arrêter hebdomadairement des installations qui demandent plusieurs jours de démarrage. Cela impose le système des 3 x 8, qui comprend le travail de nuit et le dimanche. C’est souvent indispensable pour survivre face à la concurrence étrangère. Certains agriculteurs sont également concernés : il faut bien nourrir les animaux le dimanche.
Au total, le travail dominical actuel concerne 3 millions de travailleurs réguliers (14%) le dimanche et 4 millions d’occasionnels (16%) sur un total de 25 millions de salariés environ, soit environ 30% des travailleurs. C’est plus que le travail de nuit, qui concerne environ 15% des salariés. Il conviendrait de rajouter à cet inventaire des travailleurs « non-standards » les cadres qui ont souvent une charge de travail importante qui empiète largement sur les soirées et parfois sur les fins de semaine, sans être comptabilisés dans les statistiques. Le débat récent sur l’ouverture des magasins le dimanche concerne seulement une fraction des 2 millions de personnes travaillant dans le commerce de détail, soit au plus 8% de la population, mais plus probablement, le changement se limitera à la moitié du secteur, soit 1 million de travailleurs. Certains d’entre eux, comme le petit commerce alimentaire, sont déjà autorisés à ouvrir partiellement. Et il est probable que certains commerces choisissent de toute façon d’être fermés le dimanche pour des raisons de coût. Au Japon où le travail le dimanche est autorisé, certains magasins choisissent d’être fermés ce jour-là, notamment ceux situés dans les centres d’affaires déserts le week-end, et certains magasins familiaux.
Il est normal qu’une société ait un jour de repos privilégié, et que celui-ci soit le dimanche en Europe de l’Ouest, une société majoritairement de culture chrétienne. Les pays d’Asie de l’Est (Japon, Chine, Corée) ont aussi adopté le dimanche comme jour de repos hebdomadaire : la plupart des économies majeures a donc le même jour de repos, ce qui est fort pratique. Cela veut dire que toutes les affaires ne nécessitant pas de contact auprès du public peuvent se dérouler les autres jours, en particulier du lundi au vendredi. Les opposants au travail le dimanche prétendent que ceux qui doivent travailler le dimanche subissent une atteinte à leur vie privée. C’est sans doute vrai, mais pas à toutes les étapes de la vie. Ainsi, pour un étudiant qui doit travailler, il pourrait être plus pratique de trouver un travail le dimanche, jour où il n’a pas de cours, plutôt que le soir, surtout si le travail est mieux payé. Un couple qui travaille avec des enfants en bas-âge pourrait économiser un jour de nourrice si un des conjoints travaille le dimanche et a en échange un jour de récupération en semaine. Certains apprécient aussi un jour de repos en semaine, qui est beaucoup plus pratique, notamment pour les démarches administratives, ou même pour aller s’entraîner sur des pistes de ski de fond presque vides. D’autres seraient prêt à travailler le dimanche pendant 6 mois pour prendre par la suite des vacances plus longues et réaliser enfin leur rêve de la traversée intégrale des Alpes en randonnée. Le repas familial traditionnel du dimanche midi, quand il existe encore, concerne sans doute au plus une vingtaine d’années dans une vie active qui en comporte quarante, et celui-ci est à géométrie variable tant les parcours de vie sont variés : un jeune divorcé sera peut-être tout heureux d’occuper les si tristes dimanches où il n’a pas la garde de ses enfants en allant travailler, plutôt que de se morfondre chez lui. Nous n’avons pas fait l’inventaire ici de toutes les situations particulières. Un constat honnête me semble être que le travail le dimanche a peut-être un impact légèrement négatif sur la vie privée en général, mais il existe un nombre important de cas particuliers dans lesquels il ne dérange pas, ou est même souhaitable, surtout si l’on regarde la société réelle, et pas le modèle de vie idéal et fictif qu’hommes politiques, ecclésiastiques et syndicalistes imaginent pour nous.
L’ouverture des magasins le dimanche est l’enjeu du débat récent en France. Mais à quoi sert-il ? Les magasins ouverts actuellement ce jour-là constatent une hausse importante de leur activité autour de 30%, mais une grande majorité de cette consommation serait juste reportée sur les autres jours. Si j’ai besoin de remplacer une machine à laver le linge, je le ferai quelle que soit l’heure d’ouverture des magasins. Il est néanmoins très probable que l’ouverture dominicale augmente un peu la consommation : Cela laisse à la majorité de la population qui travaille du lundi au vendredi deux fois plus de chance de rencontrer des objets qu’ils apprécient. Avec un rythme de travail soutenu, j’achetais plus de livres quand j’habitais au Japon qu’actuellement malgré le choix limité d’ouvrages en français à Tokyo, car je n’ai pas vraiment le temps de flâner dans les librairies le samedi après-midi.
Le gain le plus important est sans doute pour les clients, en particulier les cadres et jeunes travailleurs des secteurs soumis à la concurrence étrangère : à cause de la pression importante, ceux-ci travaillent souvent beaucoup. Ils s’accorderont souvent une grasse matinée le samedi matin, et n’auront alors que quelques heures dans des magasins bondés avant le samedi soir pour faire tous leurs achats. J’ai eu la chance de vivre aux Etats-Unis et au Japon, et la possibilité de faire ses courses pendant tout le week-end est un véritable confort. Cela veut dire évidemment que je suis prêt à payer un peu plus cher pour faire mes courses le dimanche, car c’est un service appréciable et j’estime normal que ceux qui me rendent ce service soit rémunérés en conséquence. Il me semble aussi honnête que ceux qui, dans la distribution, sont moins exposés à la concurrence étrangère partagent une partie de ce fardeau en adaptant l’ouverture des magasins aux rythmes de travail modernes qui résultent de cette concurrence.
Il est possible aussi que l’ouverture des magasins le dimanche soit considérée par les dirigeants étrangers qui doivent choisir une implantation européenne pour leur entreprise. Paris sera alors en concurrence avec Londres, Francfort et Milan, et la qualité de vie sera un des critères de choix, car elle sera cruciale pour les expatriés et leur famille. Bien qu’il ne faille pas exagérer son importance, j’ai souvent entendu des amis étrangers citer l’ennui profond des dimanches français comme un inconvénient significatif, aux côtés par exemple des métros non climatisés en été.
L’ouverture des magasins le dimanche est souvent présenté comme un concurrent aux sorties culturelles et religieuses, mais c’est sans doute inexact. Une sortie familiale en ville le dimanche peut bien comprendre un tour dans un magasin, par exemple pour acheter un nouveau meuble, et une visite au musée. On peut très bien penser que si les centres-villes offraient, en plus de leurs attractions culturelles, des magasins ouverts, plus de personnes échapperaient à Internet et à la télévision, et sortiraient de chez eux pour se retrouver ensemble en ville le dimanche. La fréquentation des institutions culturelles pourrait donc bien augmenter, ainsi que celle des cinémas et des spectacles, d’autant plus si les municipalités mettent du leur pour rendre la sortie agréable :
Tokyo ferme ainsi au trafic des quartiers entiers le dimanche, et rend très agréable les promenades dominicales dans le centre en famille. D’autant que la frontière entre le commercial et le culturel est souvent fragile et mouvante : Les antiquaires, les libraires, les boutiques de musée et d’instruments de musique ont à la fois un but lucratif et un apport culturel. Quand aux institutions religieuses, elles sont plus fréquentées aux Etats-Unis, qui ouvre largement ses boutiques le dimanche que dans notre vieille Europe. L’argument ne semble donc pas très sérieux.
Ce blog est donc en faveur du travail le dimanche. Plutôt que de multiplier jusqu’au ridicule les exceptions, une règle simple doit autoriser le travail le dimanche dans tous les cas, mais en imposant un salaire sensiblement plus important que celui des autres jours (par exemple 50% ou 100% de plus). Il serait tout à fait juste que cette règle s’applique aussi aux salariés qui peuvent déjà travailler le dimanche, et le supplément de rémunération rendrait d’ailleurs plus attractif des secteurs qui peinent à recruter, comme l’hôtellerie et le secteur hospitalier. Ce surcoût permettra aux différentes entreprises de réfléchir à la pertinence d’ouvrir le dimanche, et de ne le faire que quand cela représente un avantage commercial indiscutable, c'est-à-dire quand cela rend service au public. Il n’y a ainsi aucune raison de traiter de toutes les tâches administratives le dimanche pour le plaisir, et cela serait économiquement désastreux.
Ce genre de règles existe dans d’autres pays, mais il y a sans doute une particularité du caractère français à considérer : le « fair-play » ou la « juste mesure » existe moins chez nous que dans les pays anglo-saxons, en particulier dans les relations hiérarchiques et commerciales. Cette idée, que j’ai vue mentionné pour la première fois par le Général de Gaulle, mériterait un article séparé. Elle semble toutefois être visible dans de nombreux domaines, les acheteurs français de la grande distribution sont ainsi connus pour être les plus durs en affaire en Chine. Il est donc probable que dans de nombreux cas, cette loi soit appliquée de la façon la plus stricte, c’est à dire que seuls les salariés qui acceptent de travailler le dimanche au maximum prévu par la loi soient recrutés. Il pourrait donc être utile par rapport aux législations anglo-saxonnes de rajouter une règle qui limite ce travail le dimanche pour éviter les abus. On peut réglementer le nombre de dimanches travaillés dans le mois pour les salariés à plein temps, avec la possibilité pour le salarié de choisir, à son initiative, au moins la date d’un ou deux dimanches par moi où il ne travaillera pas. Cela permettrait de préserver, quelle que soit la circonstance, un minimum vital de vie privée.